mercredi 20 janvier 2010

Les dommages collatéraux

Délibérément, je repousse le compte-rendu de ma sixième (non) chimiothérapie. Cette première ronde de chimio, je la veux dans un tiroir du passé et je ne souhaite pas y fouiller. Du moins, pas pour l'instant. Le moment de détresse des derniers jours suite à mon (non) traitement fut paniquant mais, comme pour tout le reste depuis ce diagnostic-là, ma voix intérieure m'a guidée et je l'ai écoutée sans compromis. La panique de toucher le fond, la panique de sombrer, la panique de mes larmes soudaines, la panique du bateau déserté. Dans ces moments-là, personne ne semble savoir quoi, quand, comment faire pour me secourir. Mais, ma propre voix me conseillait de laisser toute cette morosité s'emparer de moi pour mieux en évacuer le trop-plein. Mission accomplie. Je vois clair et je souris.

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Le cancer du sein se guérit-il bien? Non, il ne se se guérit pas bien le cancer du sein, il se guérit difficilement le cancer du sein. Au gré de sa propre force dévoilée lors de combats extrêmes contre son propre corps. Au prix de sa vie d'avant. Avec dommages collatéraux.


La semaine prochaine, je m'attaque à un deuxième jalon sur mon parcours et je rencontre le chirurgien. Bien sûr, décrire cette chirurgie pourrait se faire tout en douceur, longuement, en tordant les mots pour leur faire dire ce que vous voulez entendre, en enveloppant la réalité dans de la ouate à cinq cennes. Fidèle à moi-même, je vais éviter les détours: le chirurgien va retirer ce cancer-là de mon corps. Tout simple, non?

Bien sûr, pour les non-malades, la perspective d'une cicatrice permanente sur le sein ne s'entend pas de la même logique que pour moi, la patiente qui connaît l'existence de cet intrus depuis déjà cinq mois. Cinq mois le 2 février prochain que je sais ce cancer-là logé dans mon sein gauche. Cinq mois à tâter, tatonner, pétrir, toucher cet endroit précis dans l'espoir d'une guérison miracle ou, plus pragmatiquement, pour vérifier l'efficacité de la chimiothérapie. Cinq mois à vivre au rythme de la guérison tout en sachant très bien que pour chasser l'intrus définitivement, l'étape déterminante sera la chirurgie. La conscience constante de cette tumeur, repérable à l'aveugle tellement j'en connais chaque millimètre, le subconscient toujours orienté vers ce corps étranger qui me semble souvent se mesurer en mètres à force de m'importuner l'esprit. Si l'aspect esthétique de cette chirurgie m'inquiète? Oui mais jamais comme la sensation désagréable que ce cancer-là squatte actuellement mon corps guettant sournoisement la moindre ouverture pour se faufiler dans les interstices de ma santé. À ce stade-ci, j'implore le bistouri, j'attends impatiemment la chirurgie comme une libération. Pour la première fois en plusieurs mois, mon corps sera libre du cancer. Voilà ma perspective.

Pour toutes les femmes non atteintes, le cancer du sein représente une triste mais vague possibilité. Toutefois, les nombreuses personnalités publiques atteintes dont on ne verra jamais les cicatrices créent une illusion. L'illusion que le cancer du sein se guérit bien et sans conséquence. On voudrait tellement que ce cancer-là ne soit qu'un dur moment à passer, sept, huit, neuf, douze mois et puis, pouf! plus rien, il n'y paraîtrait plus, aucune cicatrice, aucune conséquence, la vie d'avant reprendrait son cours tranquille. On souhaiterait que de l'autre côté de la guérison, il ne reste qu'un vague souvenir, évoqué de temps à autres avec nostalgie et romantisme, de cette année-là où une femme, une fille, une amie, une soeur, une cousine, une collègue a mené avec succès et courage un combat de tous les instants. Et qu'elle en soit sortie grandie, plus heureuse, plus forte, plus belle. C'est peut-être ça, finalement?

Pour les dommages collatéraux, je les comprend, je les accepte, je les accueille comme une nécessité à ma guérison. À ce stade-ci, je vis pour le moment où le cancer ne logera plus en mon sein. La délivrance.

Le cancer du sein se guérit. L'oncologue me l'a dit, confirmé, confiant. Mais avant d'ajouter le mot bien, il faudra encore beaucoup, beaucoup de recherches et de percées scientifiques.

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