samedi 17 octobre 2009

En sabbatique

Depuis un mois, je vis un tourbillon d'émotions et je prends le temps de réfléchir. Puisque le temps ne coule plus dans le même sablier pour moi, "prendre le temps" fait maintenant partie de mon vocabulaire ma vie. Au loisir d'une marche au soleil ou d'un après-midi bien relax dans un café à siroter mon latte, je tente de mieux comprendre mon nouveau moi, celle qui ne vit plus pour les défis professionnels, celle qui ne vit plus entre deux délais mais plutôt celle qui vit. Point. Un mois et demi après ma mammographie et le début de mon aventure inattendue, je me félicite pour ce blogue. À ce jour, l'écriture joue un rôle crucial, thérapeutique même, car traduire en mots ce que je vis m'oblige à une réelle introspection et me permets d'évoquer ce que par ailleurs je n'oserais aborder en conversation de peur d'ébranler mes proches. Mieux, écrire m'aide à accepter la réalité. J'écris donc des billets intenses, graves, sombres même depuis quelques jours mais, très paradoxalement, je me sens de plus en plus légère. Mon dernier (La peur) a retiré au moins une tonne de tristesse de mes délicates épaules déjà passablement sollicitées par la violence de l'épreuve placée sur ma route. Je pense moins, je vis plus et mes larmes semblent moins insistantes.

Lorsqu'elle n'écrit pas sur son blogue, que fait-elle la malade atteinte de cancer pendant son congé d'invalidité? Elle s'entraîne pour se défouler et elle est plus convaincue que jamais des vertus de l'activité physique en général ... et de son engouement pour le vélo. Sur le vélo stationnaire, je pense à mon vélo, le vrai, celui dont je rêve pour le printemps, à la route, au soleil de l'été prochain et je me répète, comme un leitmotiv, que c'est justement ma condition physique qui m'aide à traverser les traitements sans trop de heurts. Ma santé physique (sic !) me permet de recevoir le meilleur traitement le plus agressif puisque mon corps peut le tolérer, il me ranime l'espoir mon corps. Bien que la compétition organisée ne faisait pas partie de mes calendriers d'entraînement, c'est par ma propre sueur que j'ai acquis une habileté certaine à persévérer et à donner le meilleur de moi-même. Le vélo et la course à pied pratiqués de façon assidue développent la capacité à la souffrance, à la détermination et à la perséverance. Dans mon cas, cela façonne désormais ma vision de chacun de mes cycles de chimio: un pan de mur à grimper, une poussée à la fois, le nez vers le bitume, la concentration à son paroxysme, je pousse, je tire, pousse-tire, pousse-tire, j'y arriverai au sommet en sachant que la vue vaut bien souvent tous les efforts déployés pour l'atteindre. C'est le prix à payer pour apprécier toute la beauté du paysage. Cette récompense ne s'achète pas, elle se gagne. Souvent durement.


La malade lit beaucoup, de tout, pas trop de journaux, elle ne souhaite pas tout savoir sur le monde entier. Le monde extérieur lui importe peu. Son monde se limite plutôt à son équipe soignante, à sa famille, à son cercle d'amis qui lui offrent tout le support nécessaire et mille et unes attentions. Depuis le 2 septembre, je n'ai pas un livre de chevet, j'ai une tour de livres. Deux,trois livres qui s'empilent sur la table de chevet pour relaxer avant le dodo, des livres qui m'aident à aborder cette nouvelle réalité avec ma Grande, des livres pour enfants, oui (!) mais ô combien utiles pour remettre les événements dans sa perspective à elle. Un livre de salle de bains, Les chroniques d'une mère indigne, exquis. Je ris tout haut à la lecture de certaines anecdotes où je me reconnais... sans trop l'avouer. Et surtout, plusieurs livres dans mon sac à mains pour agrémenter mes après-midi au café. Des livres référant à ma maladie bien entendu. La fille aux neuf perruques que j'ai lu en trois jours dont la première moitié lors d'un après-midi au dit café. Si vous y avez aperçu une fille chauve écraser quelques larmes, le nez plongé dans sa lecture, c'était bien moi. Au hasard de quelques phrases remplies d'émotions, mes larmes montaient d'elles-mêmes embrouillant le reste du paragraphe... Cette lecture demeure capitale pour moi, j'y ai compris que je ne réfléchis pas trop. Je réfléchis comme une personne atteinte de cancer. Voilà tout. Anticancer de David Servan-Schreiber qui traite du corps et du moral anticancer et, surtout, de guérison et L'amour, la médecine et les miracles de Bernie S. Siegel que j'amorcerai la semaine prochaine. Aussi, un livre pour oublier la maladie, Tentation, deuxième tome de la série Twilight, un livre pour ado, fort léger que je ne lirais probablement pas dans un autre contexte mais qui me permet d'oublier et de rajeunir de vingt ans en ces temps où je me sens vieillir d'un an à chaque semaine tellement je vis intensément et je réfléchis gravement. À la maison, j'ai aussi lu En forme pour combattre le cancer d'Anna L. Schwartz pour finir de me convaincre que l'exercice physique me serait bénéfique même pendant la chimio. Je lis donc beaucoup sur ma maladie qui occupe présentement toutes mes pensées. Il me faut varier les sujets. Mes projets: The Road de Cormac McCarthy et les romans de Marie-Sissi Labrèche.

Quoi encore? La malade écoute des téléséries en rafale, parfois seule mais souvent avec la frangine mais pas de télé dans le sens de zapper. Ma seule messe télévisuelle c'est La Galère le lundi soir. Pour le reste, j'y vais au gré de mes envies. En après-midi, avec la frangine on se claque des épisodes de Les hauts et les bas de Sophie Paquin, troisième saison. On placote, on rit, on câline la petite dernière qui a quatre mois et demi, on prend le thé "ting", on renoue. La semaine dernière, en deux jours, j'ai découvert les six premiers épisodes de Aveux en rediffusion sur le Web. Je dois aussi amorcer la série Kameloot, suggestion du Parrain de ma Petite, question de me dilater la rate. Tous ces divertissements servent à décrocher. À ce chapitre, j'évite les drames alors non, je n'écoute pas Lance et Compte... j'ai vu une scène cette semaine pendant une pub de La Galère. Une Marina Orsini (Suzie Lambert) étendue dans un lit d'hôpital, dans une chambre privée s'il-vous-plaît, habillée d'une jaquette d'hôpital vert malade qui reçoit son premier traitement de chimiothérapie... au papillon. Elle est blanche comme les draps de son lit, elle pleure, elle a tellement peur... Peut-être que ma perspective des traitements est inhabituelle mais bien franchement je pense que Réjean Tremblay y est allé fort  pour dramatiser la situation. Ridicule. La télé perd une belle occasion de démystifier le cancer du sein et son traitement. Cela dit, j'ai vu une seule scène alors mon opinion vaut quelques sous tout au plus.

Enfin, elle sort la cancéreuse, elle promène son coco au gré de ses envies. Elle va au cinoche en après-midi pour voir des films français que l'Homme n'irait pas voir avec elle même si elle le lui demandait à genoux. La semaine dernière, j'ai vu Coco avant Chanel et j'ai passé un excellent moment. Cette semaine, j'irai voir Je l'aimais parce que le film est tiré d'un roman d'Anna Gavalda dont j'ai adoré La consolante. Elle lunche avec l'Homme et/ou des ami(e)s ce qui la tire du confort de sa nouvelle demeure. Je rejoins l'Homme pour un moment en sa compagnie et pour chasser les idées noires qui surgissent dans la solitude. Aussi, je regroupe des amies pour jaser et, bien sûr, potiner. Les voir me rappelle que je ne suis pas seule quand je grimpe les côtes. Que nombre de gens me tendent la roue pour que j'y embarque dans mes moments de faiblesse. Je roule en peloton bien serré. Pour se rappeler qu'elle est "en sabbatique", l'invalide passe des après-midi entiers au café, assise en plein soleil, à siroter un latte en lisant tout ce qui traîne dans son sac à mains. Pour moi, ce flânage au café représente la quintessence de la détente. En plein après-midi, ne rien avoir à faire, pas de réunion qui s'éternise, pas d'appel important à retourner, pas de rencontre inutile avec un patron en mal de déclamer ses connaissances, équivaut à un bonheur sans nom. À travers toutes ces activités, je marche au soleil, les feuilles d'automne craquent sous mes pas lorsque je passe d'une activité à l'autre. Bizarrement, j'adore la lenteur de ce rythme, j'adore l'absence d'obligation professionnelle... Il fallait bien que je le vive pour croire aux vertus du temps d'arrêt.

Si on vous demande comment je vais; je me porte à merveille, je suis en sabbatique. Mes moments de détente sont entrecoupés de traitements mais, somme toute, je vis pleinement à un rythme qui porte à l'introspection. Et j'adore.

5 commentaires:

sylvie bibeau a dit...

Et tu as bien raison de profiter de ce temps d'arrêt tu en ressortiras juste plus grande.

La maladie nous fait prendre conscience de tellement de choses et j'en sais quelque chose...

Ne lâche pas Isa tu es tellement belle et surtout en dedans...

XXX

Francine-la-pas-fine a dit...

Arrivée dans votre blogue il y a quelques semaines, je vous lis religieusement depuis ce temps. Je suis à vos côtés virtuellement! Je revis avec vous les moments qui ont suivi mon arrêt de travail. Cinq ans après avoir reçu un diagnostic de sclérose en plaques j'ai dû me résigner à cesser de travailler. Et depuis... c'est le bonheur! Il faut dire que je n'ai pas de douleurs ni de médicaments à prendre. Mais il m'a fallu quelques rencontres avec une psychologue et une certaine réflexion pour comprendre que j'avais encore un choix à faire. Soit je m'apitoyais sur mon sort (en petite boule dans un coin!!!) ou soit je continuais la route en relevant la tête. Comme vous, je profite maintenant de chaque jour. Je me sens privilégiée de pouvoir lire vos textes et je tenais à vous l'écrire. Nous ne nous connaissons pas et n'aurons probablement jamais l'occasion de nous rencontrer mais je continuerai à prendre des nouvelles de vous régulièrement.

La Tortue têtue a dit...

@sylvie: je grandis, je grandis. :)

@francine: bienvenue à vous et au plaisir d'échanger virtuellement! merci d'avoir pris le temps de laisser votre commentaire.

Maryse a dit...

Isa,
La lecture de ton blogue me jette par terre de fois en fois. Ta sabbatique t'aura également permis de révéler à la face du monde ton immense talent pour l'écriture et ta façon toute simple de coucher ton âme et tes tripes sur papier. Au même titre que toi qui est en train de lire "Les Chroniques d'une mère indigne", livre dont j'ai eu moi aussi un plaisir fou à dévorer, il m'arrive de penser qu'un jour je lirai "Les Chroniques d'une Battante" écrit par mon amie Isa... et ce n'est pas parce que je te connais que je dis ça! Malgré la situation dans laquelle tu es plongée, vois le bien que tu fais autour de toi! Tu auras bientôt un fan club d'amis virtuels, qui malgré le fait de ne t'avoir jamais rencontré, se sentent interpellés et touchés par ce que tu vis... Je trouve ça extraordinaire!

C'est à y penser...
PS: Toujours dispo pour la préface!
Aussi, je te remets en entier mes droits d'auteur sur le concept des Miracles de la médecine!

La Tortue têtue a dit...

@Maryse: Ton message me touche beaucoup. et...ok pour la préface... mais je vais finir par m'enfler la tête... ah! et puis, je mettrai ça sur le compte des effets secondaires!